Comment vivre et parler d’une fausse-couche ?

7 novembre 2011

Les fausses couches en début de grossesse et la place du père, par Corinne Charoy
Article paru dans MCAdS ou Mieux Connaître l’Angoisse de Séparation, numéro 7 - octobre 2011 : Association fondée par Bernadette Lemoine. Avec l’aimable autorisation de l’auteur


L’interruption d’une grossesse affecte en profondeur l’identité de la femme, et au travers d’elle, la famille en son ensemble. Paradoxalement, il arrive parfois que la femme soit plus durablement atteinte par une fausse couche en tout début de grossesse que lorsque celle-ci intervient en cours ou proche du terme.
Le traumatisme provoqué par une fausse couche à un terme avancé de la grossesse ou encore le décès d’un enfant après la naissance est bien identifiable. On connait mieux aujourd’hui les étapes du deuil à vivre en respectant le rythme propre de chacun.
C’est précisément la souffrance ressentie qui permet à la femme d’assumer, avec le temps, la perte de l’enfant, de lui donner une place dans son histoire, et reprendre le chemin de la vie.

En revanche, une fausse couche en tout début de grossesse, (y compris ce que l’on appelle incorrectement un « œuf clair » qui est en réalité un embryon dont la durée de vie n’a été que de quelques heures ou quelques jours, peut être) pourra marquer insidieusement et durablement certaines femmes. En effet, pour celles-ci, le processus de deuil ne pourra pas se faire en raison même de l’invisibilité qui marque le début de la grossesse,
avant toute échographie le plus souvent. Il est plus difficile, voire parfois impossible, de faire le deuil de ce que l’on ne peut pas voir ni toucher, de ce qui semble irréel.

Ces femmes peuvent ainsi rester dans la détresse d’un deuil non fait, inconnu d’elles-mêmes, vivre des états dépressifs ou même une véritable dépression. Sans en être vraiment consciente, la mère peut rester fixée à ce tombeau qu’a été son corps, à cet enfant idéal, porteur de toutes les potentialités, « à cette partie d’elle-même qu’a été l’embryon, non différencié d’elle-même, enkysté en elle »..... N’est-ce pas ainsi que les pères –et l’entourage– se représentent parfois une fausse-couche en début de grossesse : un amas de cellules tout au plus... ?


Ainsi, ce couple qui vient consulter pour leur fille présentant des symptômes importants d’anorexie, d’énurésie et de troubles
du sommeil. Celle-ci avait été conçue peu après une première fausse couche. Le père parle en entretien d’un « brouillon ». Le visage de sa femme se décompose à l’évocation de cette fausse couche banalisée par son conjoint.
Leur fille ne pouvait s’abandonner à sa mère « disqualifiée », voire « nocive ».

Et de fait, elle ne pouvait survivre qu’en étant collée à son père qui devenait ainsi un papa-mère, tout puissant, qui, par cette inversion des rôles, enlevait doublement à sa femme son statut de mère. En assimilant la fausse couche à un essai raté, un « accident de la nature qui fait si bien les choses », ce père est dans la crudité du réel et amplifie le traumatisme.
Sa parole n’est pas libératrice car elle ne repose pas sur la vérité, elle nie la réalité.


On a trop longtemps méconnu le rôle du père pour permettre au couple et à la famille de traverser cette épreuve. Quand la nouvelle arrive, bien sûr, l’homme cherche à soutenir sa femme mais il reste discret, comme intimidé par ce grand mystère qui lui échappe bien qu’il en soit participant...,sans pouvoir même poser des mots sur ses propres sentiments bien enfouis... c’est une affaire de femmes....Il banalise..... En permettant à l’homme de dire sa tristesse, sa déception et aussi parfois son ambivalence (il a pu aussi désirer que cet enfant n’existe pas), il va pouvoir donner une réalité à ce début d’existence qu’a abrité le corps de la mère. Parler aide à s’approprier la réalité de l’enfant décédé. Il est unique. Il est un être à part entière dont les potentialités n’ont pas pu se développer ici-bas.
Si petit soit-il ou même si mal formé soit-il, il est important de pouvoir le penser comme un être, distinct de la mère et du père, quoique résultant de leur propre chair à tous deux, auquel tous deux ont donné le merveilleux cadeau d’exister, même si peu. Cela lui confère une place unique et irremplaçable.


Personne ne prend la place « d’un autre », personne ne prend toute « la » place (et notamment l’enfant mort !) et chacun peut ainsi prendre « une » place, « sa » place en ce monde et dans cette première réalité du monde qu’est la famille. La parole du père, en différenciant l’enfant de sa mère, chacun ayant ainsi une place, peut permettre ainsi à la femme de ne pas entrer dans ce qu’on appelle un deuil pathologique, c’est à dire un deuil dont elle ne peut pas sortir, enclose avec cette partie d’elle même qui ne peut pas vivre.

S’il nous faut être attentif aux méfaits du non-dit, faisons attention à ceux du mal dit ou du trop dit.... Tout doit être dit avec beaucoup de doigté et de délicatesse, pour qu’il s’agisse d’une parole libératrice qui permette à chacun d’être l’auteur de ses véritables mots, à son rythme, de prendre position comme « sujet », autant que faire se peut... L’essentiel, en cas de fausse couche, n’est pas tant la mort – si dramatique soit-elle –, que la possibilité pour la mère de vivre la réalité de cette mort inscrite au creux de sa chair et pourtant distincte d’elle-même.

En permettant de vivre cette mort en la reliant à sa source initiale, c’est la vie qui vient prendre place dans la mémoire et non pas la mort. Et si la mère s’inscrit dans une dimension spirituelle, cet événement peut aussi se vivre comme le prélude à une vie qui se poursuit de « l’autre côté »… une petite vie qui lui doit la Vie… pas moins !
En somme, lui redonner son identité de mère...d’un Vivant...

Corinne Charoy